• Rachael Godt

DE LA VIERGE À VÉNUS de Patrick CHAMBON



REGARDS SUR LA FEMME PEINTE AVEC JEAN-MARIE PONTÉVIA


Ludique et lumineux, perlé d'un humour délicat, le nouvel essai graphique de Patrick Chambon brode une variation finement ouvragée de Vénus et Diane, les filiations profanes de la figure de la Vierge à l'époque de la Renaissance, de l'historien de l'art Jean-Marie Pontévia. Interview.


Tes précédents livres graphiques étaient consacrés à Jacques Lacan et Oscar Wilde, deux grands orateurs. Cette fois tu suis le cheminement de pensée d’un historien de l’art…

Patrick Chambon : Oui. Mais Jean-Marie Pontévia était lui aussi un orateur. J’avais découvert ce texte pendant mes études aux Beaux-Arts, sans qu’il ait de retentissement sur mon travail plastique. Mais en le relisant récemment, il m’est apparu clair, rapide et éclairant. Son idée centrale est que la Vierge Marie, qui occupe la peinture pendant plusieurs siècles, prend toute la place de la représentation de la femme. Mais après les vierges hiératiques de Byzance et les Maestà, elle sera lentement dénudée par les artistes jusqu’à dévoiler la peinture elle-même… Marie ouvre d’abord son corsage pour donner le sein à Jésus, puis se dévêt progressivement. C’est ce trajet, du sacré au profane, qu’il m’a semblé intéressant de mettre en images et en séquences.




Le christianisme serait donc d’une étonnante permissivité.

PC : Le contexte religieux intervient comme un espace de la perversité qui permet au fantasme de s’épanouir. Comme le dit Pontévia, on part de la figure de la Vierge, qui est un monstre puisqu’elle allie la virginité et la maternité. Cette contradiction est déjà un mystère en soi. Et très vite, le langage de la piété va coïncider avec le langage érotique. Cette figure féminine et maternelle va dériver vers les grandes Vénus de Botticelli et du Titien, deux grands moments avant les Diane, les Suzanne, les Bethsabée. Toutes ces scènes où la femme est tranquille mais espionnée, comme Diane au bain, ou les moments d’endormissement. Et ce qui m’est apparu comme particulièrement intéressant, c’est qu’au cours des âges, l’image de la femme engendre un spectateur différent. Un voyeur, un grigou, un salopard, un admirateur. Le spectateur de Vénus est autre que les vieillards qui épient Suzanne sous tous les angles. Celui de Lautrec n’est pas le même non plus : c’est le client du bordel qui vient choisir une petite nénette. J’ai cherché à mettre en scène cette idée, comme une réflexion sur le féminisme.


Les choix des tableaux et images de référence sont-ils guidés par le texte de Pontévia ou par tes goûts ?

PC : Je suis parfois les grands jalons de Pontévia. Quand on parle de Vénus, on ne peut contourner ni Botticelli, ni Le Titien qui bien plus tard inspirera L’Olympia de Manet. Mais, je convoque aussi mon musée imaginaire. Par exemple, au début, j’ai repris un photogramme d’Eisenstein dans La Ligne générale qui représente deux déversoirs de lait, symboles de la fertilité et de l’abondance, comme métaphore de la maternité. J’aime bien glisser des anachronismes et créer des phénomènes d’écho.



Est-ce la raison pour laquelle on trouve dans tes planches la marquise de Merteuil, incarnée par Glenn Close dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears ?

PC : Oui. Je coupe, je raccorde, je fais de la couture avec le texte. Il m’arrive aussi de faire intervenir d’autres auteurs comme les historiens Daniel Arasse et John Berger. Ce dernier écrit qu’à cause du regard masculin, la femme se trouve divisée. Il y a celle qui aimerait être libre et celle qui se surveille constamment pour apparaître aux yeux des autres sous un certain jour. C’est exactement ce que montre le film de Stephen Frears qui, pour moi est mythique. La séquence de l’habillement, la toute première, est éblouissante. C’est une leçon de montage. Glenn Close, est à son miroir, elle se lève et elle fabrique son personnage. C’est cela qui est très beau. La robe qu’on lui fait revêtir est son armure. Elle est serrée. Elle boit un petit verre de liqueur pour supporter le corset dans laquelle on l’enferme. C’est une construction guerrière. Et d’ailleurs, elle est beaucoup plus forte que Valmont car elle a toujours un temps d’avance sur lui.


Tu parles de LA femme… dont Lacan, à qui tu as consacré deux livres, dit qu’elle n’existe pas. Est-ce une façon de le contredire ?

PC : Cela me fascine toujours un texte théorique suscite en moi des images, des séquences… un petit cinéma intime. Ce qui m’a intéressé, ce n’est pas l’objet du texte en tant que tel, bien que la femme soit l’objet principal du désir de la peinture. C’est plutôt le cheminement qui fait que progressivement, ce corps s’efface au profit de la peinture pure… Qui est aussi un morceau de tissu sur un châssis et, en ce sens, mon livre est aussi une histoire du vêtement ? Surtout, à mesure que le corps de la femme est dévoilé, manipulé, scruté, malmené dans les sérails ou au bordel des Demoiselles d’Avignon, on en arrive à l’objet même de la peinture. Jean-Marie Pontévia pose cette question : « La peinture nous parle-t-elle de la femme ? Ou bien est-ce la femme peinte qui nous parle de la peinture ? »



As-tu tranché cette question ?

PC : Je répondrais en faisant référence à un très beau texte de Derrida intitulé Éperons. Les styles de Nietzsche, qui relève toutes les occurrences où Nietzsche associe le voile et la femme. À mes yeux, il y a une adéquation entre le travail pictural ou graphique et ce que la femme fait d’elle-même en se parant, en se maquillant, en jouant avec le vêtement. Les hommes l’ont peut-être fait aussi mais – et je dirais hélas – c’était dans d’autres temps.


Il y a aussi le mystère de la création. Quel est le plus profond ? Celui de l’enfantement ou celui de la création artistique ? Picturale en l’occurrence ?

PC : C’est différent. Mais le mystère d’une incarnation, de l’arrivée d’un être humain au monde est aussi sublimé par l’art. L’art est une manière de transfigurer, d’arranger et de sublimer le vivant. Ce n’est pas le même mystère mais ils peuvent coïncider.


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